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Malek Bensmail: "Ma démarche est assimilable à une quête d'identité"

Né en 1966 à Constantine, en Algérie, Malek Bensmaïl vit depuis les années 1990 en France. Depuis 1996, toute son œuvre documentaire – une dizaine de films – est consacrée à son pays natal, dont il explore la réalité sociale et institutionnelle. Aucun de ses films n’a été à ce jour officiellement montré en Algérie.

Voila plus de dix ans que vous sondez la réalité algérienne. Comment situez-vous « La Chine est encore loin » à ce point de votre parcours ?

Dans la continuité d’une démarche qui est assimilable à une quête d’identité. Voilà cinquante ans que l’Etat algérien enferme de force ses citoyens dans une réalité réduite au chiffre un, sur le plan national et religieux. Pour moi, le passé multiculturel de l’Algérie a plusieurs entrées, qui ne se réduisent ni à l’arabisme ni à l’islam. Notre pays porte les traces de multiples influences, culturelles, religieuses, linguistiques, qu’on devrait faire fructifier plutôt que de les occulter. La -stagnation, la frustration, le bouillonnement incessant de la société algérienne, il ne faut pas les chercher ailleurs que dans cette perte de référents. Les spécialistes évoquent aujourd’hui l’analphabétisme trilingue, entre arabe classique, arabe dialectal et français, qui caractérise une grande partie de la population. Tout mon travail consiste à faire apparaître cette richesse sous la chape du dogme officiel, et de passer par les institutions, qui représentent le lieu où s’articulent la logique du pouvoir et celle du peuple.

Comment vous est venue l’idée du film ?

Par l’expérience de mes films précédents. Lorsque j’ai réalisé Aliénations en 2004 dans un hôpital psychiatrique, j’ai constaté que les délires des patients portaient tous sur la religion et la politique. J’ai donc cherché à comprendre d’où venait cette matière à délire, et le thème de la transmission, donc de l’enseignement, s’est imposé naturellement.

Pourquoi avez-vous choisi ce lieu ?

Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que Ghassira est le point de départ de la guerre d’indépendance, donc un lieu symbolique fort dans la mémoire nationale. Ensuite, parce que les Aurès sont traditionnellement une région frondeuse, rétive à tout pouvoir, qu’il soit étranger ou autochtone. Et puis je suis tombé sous le charme de cet endroit, qui est d’une beauté à couper le souffle.

Y avez-vous été facilement accepté ?

Les gens se méfiaient au début, ils pensaient que je travaillais pour la télévision algérienne. Il a fallu un long travail d’approche pour se faire accepter. Mais les choses, ici aussi, ont changé sous l’influence de la réislamisation. J’ai été très surpris par l’impossibilité d’approcher les femmes. A l’époque de ma grand-mère, originaire de cette région, les femmes chaouia étaient considérées comme les égales des hommes. Le témoignage de la femme de ménage dans le film, qui a accepté de parler de sa condition à visage couvert, est un petit miracle.

Le film ne respecte pas une stricte orthodoxie documentaire. On vous sent tenté par la fiction…

Il y a en effet des situations arrangées dans le film, mais aussi des choses très rapides, toujours tournées avec une seule caméra. J’essaie, autant que faire se peut, de n’être jamais omnipotent, de faire ce travail avec les personnages. Si un jour je ne parvenais pas à exprimer quelque chose par le documentaire, je passerais à la fiction. En même temps, ce travail documentaire me semble vital aujourd’hui en Algérie.

Le film a été coproduit par la France et l’Algérie. Y sera-t-il montré ?

Aucun de mes films n’a jamais été montré officiellement en Algérie. Pour la première fois, le ministère de la culture et la télévision algériens ont contribué au financement de celui-ci. Mais cela n’est pas une garantie. Nombre de films produits par la télé restent paradoxalement sur les étagères. Une partie des fonds promis a d’ailleurs été bloquée, et pour le moment, nous attendons toujours un visa d’exploitation.

Propos recueillis par Jacques Mandelbaum

Article paru dans l’édition Lemonde.fr du 28.04.10

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Entretien et réalisation : Mathilde Blottière, Jean-Baptiste Roch et Claire Pomarès
http://www.telerama.fr/

Radio Hchicha

avril 27th, 2010

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