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CHEIKH SIDI BEMOL. Le biologiste de nos âmes

CHEIKH SIDI BEMOL. Le biologiste de nos âmes

CHEIKH SIDI BEMOL. PRESQU’UN BORIS VIAN ALGÉRIEN.

Musicien, chanteur, parolier, graphiste, caricaturiste… l’homme-orchestre revient avec un album. Bonne occasion de revenir sur lui.

Dans une vie antérieure, Cheikh Sidi Bémol, alias Hocine Boukella, fut biologiste. «C’est quelque chose qui m’a toujours passionné. Au lycée déjà, je dévorais les livres de science, avec les images d’animaux, les planches anatomiques…» Naturellement, il aboutit à l’université de Bab Ezzouar pour se spécialiser, à partir de 1985, en France, en génétique des populations. La dernière année de son doctorat, il travaillait sur la communication chimique entre les mouches, passant son temps à mettre ces insectes dans des tubes à essai et observer leur comportement au spectrogramme de masse. Il se rend compte alors que cela l’ennuie prodigieusement, qu’il aurait voulu au fond faire de la vulgarisation scientifique. «Et puis, le projet consistait à monter, à Bab Ezzouar, un laboratoire de génétique des populations.

On avait été envoyés, qui au Japon, qui en Angleterre ou en France, comme moi… Il y a eu 1988 et on nous a dit que les projets étaient abandonnés et que chacun se débrouille !» Adieu mouches, gènes et alambics ! Pourtant, aujourd’hui encore, l’artiste n’oublie pas ses premiers amours. Il lit régulièrement les revues scientifiques et suit l’actualité de la génétique. Mais ce monde n’est pas le seul connu par CSB qui a exercé aussi, au gré de ses pérégrinations, des métiers tout aussi improbables : bibliothécaire, comptable, peintre en bâtiment… «Vous en oubliez un, nous reprend-il, j’ai compté les voitures sur les bords d’une route. Je ne savais même pas que ce métier existait ! Donc ce n’était pas des passions, mais il fallait survivre. Je n’avais plus de bourse. J’ai fait plusieurs chantiers de construction et j’ai appris peut-être ce qu’était la vie dure…». Ce «peut-être» est peut-être celui de la modestie car, lorsqu’on entend ses chansons, on y perçoit une connaissance fine de l’âme humaine, presque généticienne, et une réceptivité particulière aux destins individuels et collectifs. Pour autant, ce n’est pas arrivé en France que Hocine Boukella s’est forgé un regard et une sensibilité. Né en 1957 à Belcourt où son père, directeur d’école, figure bien connue et respectée du quartier, exerçait et vivait. C’est dans cet Alger de la Bataille qu’il grandira, entre les derniers sursauts meurtriers de la guerre, l’apothéose populaire de l’indépendance et les espoirs magnifiés d’un avenir mirifique.

Les jeux de rue, les manifestations du 11 Décembre 1960, le CRB naissant, les histoires de voisinage, les
bandes dessinées à la Blek le Roc, les bandes organisées, façon Guerre des boutons, parfois anticoloniale,
les escapades au Jardin d’Essai ou, mieux, en le traversant, aux Sablettes, avec cet horizon unique au coeur de la baie, ses pêcheurs, ses amoureux transis, ses mouettes et son ressac. Aussi, les vacances à Bouzguene, le bled de sa famille, la maman qui transmet des morceaux du patrimoine oral…

A plusieurs titres (c’est le cas de le dire), CSB incarne cette génération citadine née dans les années cinquante. Mais cette affirmation, qu’il partage en partie, ne l’enchante pas vraiment. «Pour moi, c’est une génération gâchée, qui a raté quelque chose, quelque part. Oui, quand je vois comment les choses ont évolué dans notre pays, je me dis qu’il y a quelque chose que nous n’avons pas fait ou alors quelque chose que nous avons fait, mais mal. Je ne saurais le dire précisément. C’est un sentiment que j’éprouve en revoyant les copains de mon âge, leur vie, leur travail, leur loisirs, l’idée me vient alors d’un fiasco, sinon d’un naufrage. Cela transparaît déjà dans mes textes. Beaucoup de gens me disent que c’est plutôt assez triste, qu’il n’y a pas de chansons joyeuses, bien que je trouve qu’il y en a quelques-unes quand même (rires)». Si on lui fait remarquer alors que c’est pourtant dans cette génération que l’on trouve un vivier d’expressions culturelles diverses, dans toutes les disciplines, avec des talents confirmés, il répond : «Oui, c’est vrai, mais ce n’est pas assez visible et ça n’apparaît pas de manière nette sur la scène culturelle. Je pense que nous aurions pu faire dix mille fois plus de choses. Même moi, je pense que je pourrais faire plus…» Pourquoi ne l’a-t-il pas fait alors ? Il explique alors que le fait d’avoir choisi d’être son propre producteur et organisateur l’a empêché jusque-là de se consacrer entièrement à son travail de création et de scène. «Je n’ai pas encore trouvé une organisation en mesure de me soutenir, de me suivre…

J’ai conscience que comme ça, je fais un quart du travail que je pourrais faire dans de meilleures conditions
». Toujours aussi modeste, il se garde de mettre en avant sa disponibilité envers les autres musiciens et
chanteurs, pour des paroles, des arrangements, des idées ou même pour dessiner leurs pochettes de disques ou affiches. Une solidarité rare dans ces milieux qu’il balaie d’un geste de la main : «J’aide de temps à autre, comme j’aurais moi-même aimé trouver des gens pour le faire». Cela dit, en dix ans, CSB n’a pas été avare envers son public et avec 7 albums, il a assuré une présence qui a permis d’identifier son style et de découvrir l’extraordinaire richesse de sa musique qui se nourrit d’influences diverses, tant nationales qu’internationales. «Le fil conducteur pour moi a été le rock des années 70, le foisonnement des groupes à cette époque, qui avait lieu dans le monde entier mais qu’on suivait de près ici. C’était l’époque de Woodstock, l’île de Wight. Et, surtout, toute cette musique me disait qu’il suffisait de l »aimer et de s’y mettre, de travailler à partir de connaissances basiques. Il y avait aussi cette notion de liberté qui accompagnait cette musique. J’écoutais beaucoup Jet Rothul. Les mélanges entre rock et musiques traditionnelles écossaises ou irlandaises ou même avec la musique classique. On regroupait tout ça sous le label pop music, mais c’était très éclectique. Un album des Stones ou des Beatles, de Led Zepellin ou Génésis, c’était très différent. Et même dans le même album, on passait d’un style à un autre.» Pourtant,
si cette filiation au rock est visible dans ses créations, il nous semble qu’elle n’est pas plus prégnante et
profonde que le chaâbi.

J’AURAIS PRÉFÉRÉ ÊTRE CARICATURISTE

«A mes yeux, le chaâbi est, en même temps, très important et presque sacré. Je ne sais comment expliquer ça. Le chaâbi classique, Hadj Mrizeq, Cheikh El Anka et tous les maîtres, c’est une musique que l’on ne peut pas toucher, un patrimoine. Mais c’est aussi une musique populaire qui est à la portée de tous.» Nous insistons et prenons pour exemple sa chanson El Bandi, petit chef-d’oeuvre qui s’inscrit pleinement dans la veine du chaâbi. A maints égards, le travail de Cheikh Sidi Bémol (le choix de ce pseudonyme humoristique est déjà édifiant) le place comme un continuateur et rénovateur du chaâbi, si l’on veut bien admettre qu’El Anka avait adapté plusieurs musiques et instruments par rapport à son époque et sa génération, offrant à une population modeste ou pauvre, d’origine rurale et en cours de citadinisation, des repères musicaux nouveaux rattachés à un patrimoine classique alors inaccessible à beaucoup.

De la même manière, CSB puise dans ce fond commun pour «parler» dans son époque aux nouvelles générations. Le rock ou les autres influences modernes marquent surtout les arrangements et l’instrumentation, mais le coeur mélodique et plusieurs textes, demeurent fondamentalement chaâbis. Il garde cependant une grande réserve à ce propos : «Je suis d’accord, une chanson comme El Bandi, c’est du chaâbi. Si on la joue avec un orchestre chaâbi, cela passera très bien. Mais j’ai un tel respect pour le chaâbi. J’estime que je n’ai pas tout compris dans le chaâbi, c’est quelque chose que je découvre encore chaque jour.»

L’importance des textes chez CSB n’est pas pour rien dans cette assimilation au chaâbi. «Souvent, c’est
quelque chose qui traîne longtemps en moi avant de mûrir. Des fois, je fredonne une chanson de quelqu’un
et elle devient un point de départ. Parfois, c’est une scène dans la rue qui me choque, me captive ou m’interpelle et je pars de là. Un flash, puis un embryon de texte puis du travail bien sûr, la recherche des mots, des expressions, des images…» La plus rapide à écrire a été Blues Bouzenzel, comme si quelqu’un la lui avait dictée, raconte-t-il : «J’écoutais la chanson de Brassens, Parlez-moi d’amour et je vous fous mon poing
sur la gueule, le passage où il dit : ‘‘Je l’attendis un soir, je l’attendis jusqu’à l’aurore, mais j’attendrai encore.’’
Il se trouve que j’attendais réellement quelqu’un et je me répétais : ‘‘bdit nequeleq’’ (je m’impatiente).
La phrase était en cinq pieds et c’est parti ! En une soirée ». Mais en général, l’écriture de ses chansons est
plus longue et difficile. El Bandi particulièrement, mais aussi Tawassoul et Wallou, commencée sept ans
auparavant puis abandonnée avant de ressortir de ses tiroirs. CSB agit comme un écrivain. Beaucoup pensent
par exemple que El Bandi est un personnage réel alors qu’il est le fruit d’un mixage de plusieurs personnes
et rencontres. Le chanteur reconnaît en riant que le travail d’un écrivain est plus difficile. Dans cette démarche créative, il est intéressant de noter que CSB est parfois étiqueté à l’étranger dans la World Music ou la Fusion.

La World Music est à cet art ce que le jogging est à la course à pied. Bien plus une grande lessiveuse
de marketing qu’un réel rapprochement culturel entre les peuples. Un avis qu’il partage entièrement. «J’ai un a priori très négatif de ces concepts. Je les trouve même un peu paternalistes, c’est un peu la vision de l’Occident sur la musique du reste du monde, le Sud, l’Orient, etc. Tel grand producteur a découvert telle musique qui existe depuis trois-quatre siècle ou plus et qu’on connaît depuis longtemps ! Avant, il y avait les collections Musiques du monde de l’Unesco. C’était clair, pur et authentique.

La notion de métissage ?

Pareil, c’est un peu creux. Oui, c’est bien, le métissage, mais ça ne date pas d’aujourd’hui, Dans tous les
arts, on ne peut pas se tenir hors de toute influence. Mais parfois, on te présente des juxtapositions artificielles commerciales. On te prend des Anglais et des Papous, et on te dit c’est du métissage !» L’image humoristique nous rappelle l’autre métier de CSB, sous le pseudonyme connu de Elho, caricaturiste talentueux
depuis presque toujours. Ces dernières années, on n’a vu que quelques nouveaux dessins. En 2009, le chanteur a mis au chômage le dessinateur pour cause de préparation de son nouvel album. «Je dessine toujours mais je garde ça pour moi, à la maison.» Et là, nous apprenons une chose étonnante : «C’est une
grande frustration pour moi. En vérité, j’aurais préféré être caricaturiste que chanteur. Je n’aurais pas
pensé que je deviendrai un jour musicien professionnel. » Ainsi donc, la musique ne serait que son violon
d’Ingres.

Cheikh Sidi Bémol mis KO par Elho ?

«Dans mon plan de carrière, tout a foiré. Je voulais être biologiste et je suis devenu musicien. J’adore la
musique mais dans le dessin, j’aime aussi le travail solitaire. Tu es avec toi-même. La musique se fait avec
tant de gens, musiciens, techniciens, organisateurs, distributeurs, etc.» Il a même pensé à éditer un album
de dessins. A l’origine, l’album sur les chants des marins kabyles devait sortir en livre-disque avec des textes
et des illustrations. Mais même Elho et CSB réunis n’ont pas trouvé d’éditeur. Et l’idée d’un recueil de dessins
demeure en lui ou plutôt en eux.

Musicien, chanteur, parolier, graphiste, caricaturiste, il ne manque plus que la littérature pour achever le
portrait d’un Boris Vian algérien ! «Peut-être suis-je trop fainéant pour l’écriture ? Mais j’ai, chez-moi, des
cartons de notes, d’idées, de bouts de phrases, des projets d’écriture. C’est vrai que j’y pense, mais il faut
du temps et du calme. Et je pense plus à des récits ou des scénarios. D’ailleurs, mes chansons sont souvent
des histoires, comme Saâdia ou El bandi aussi.» Pour l’instant en tout cas, c’est CSB qui mène le bal au détriment du caricaturiste. D’où ce dernier album Paris-Alger-Bouzeguene, toujours aussi marqué par le talent et la verve de l’artiste. Un album dans la lignée des précédents mais pourtant si différent. «Pour moi, c’est
un album complètement différent des autres, il y a beaucoup d’orchestrations et plusieurs instrumentaux
et plus de textes en kabyle. J’ai voulu faire plus un travail de musicien que de chansonnier. Et puis, j’ai voulu
qu’il soit plus festif que les autres, moins blues, moins grave.» Tendance durable ou moment de création
? Plutôt un moment, précise-t-il, car déjà il prépare le prochain qui sera plus proche de ses créations
précédentes.

En attendant cette production et pourquoi pas un album de dessins et la publication de récits, Cheikh Sidi
Bémol demeure le biologiste qu’il voulait devenir. Mais biologiste de nos existences, de nos émotions et
de nos âmes.

El Watan A. F.
27 03 2010

Radio Hchicha

juillet 8th, 2010

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