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Portrait. Gnawa Diffusion. Bye-bye Babylone

Portrait. Gnawa Diffusion. Bye-bye Babylone

Après une quinzaine d’années de slogans libertaires, refrains enfumés et d’insurrection “raggnawia”, les Gnawa Diffusion raccrochent les gants pour voler chacun vers un nouvel horizon. Histoire d’un groupe qui a marqué la jeunesse maghrébine, à travers le portrait de son chanteur et leader Amazigh Kateb.

L’histoire de Gnawa Diffusion, c’est avant tout celle de son leader, le charismatique, fougueux et tellement “reubeu”, Amazigh Kateb. Amazigh et ses gauloises brunes, Amazigh et ses blagues vaseuses, Amazigh et son étoile algérienne peinte à l’eau de Javel derrière son

treillis, Amazigh et son T-shirt “Salam, Shalom, Slalom”. Amazigh et son sens de la dérision : à une journaliste qui lui demande, au sujet des chants gnaoua : “Mais il faut être un peu habité pour chanter ça, qu’est-ce qui t’habite, toi ?”, il répond : “Je ne sais pas qui m’habite, mais il ne paie pas le loyer en tout cas”. L’histoire de ce groupe, qui a marqué la musique maghrébine et l’idée qu’on s’en fait des deux côtés de la forteresse Schengen, se conjugue avec celle de cet enfant de la contestation, qui s’est pris l’immigration en pleine figure en même temps que les frasques de l’adolescence.

Alger – Grenoble, un aller pas si simple, “un déchirement” même pour le fils du célèbre auteur, metteur en scène et journaliste algérien, le fameux Kateb Yacine. Une grande gueule qui aura conquis le public au son d’un reggae-ragga métissé de rythmes gnaoua, habillé de textes très politiques, cyniques et rebelles, sur l’état de nos Etats. Un concentré de mauvaise graine maghrébine, qui manie le verbe et le porte haut comme son nom l’indique (Kateb signifie écrivain). “Mes parents se sont rencontrés à Beyrouth, mon père donnait une pièce dans un camp de réfugiés, où ma mère militait avec les femmes palestiniennes”. Modèle unique : deux ans plus tard, en 1972, en Algérie, il fallait choisir le prénom de son bébé dans une liste où Amazigh ne figurait pas – mais Kateb Yacine a sans doute obtenu une dérogation. C’est vingt ans plus tard que naît le groupe qui s’éteint aujourd’hui, sur le début d’une aventure solo pour son leader.

La première rupture

Au début des années 80, Kateb Yacine choisit de quitter l’Algérie. Après une carrière d’auteur bien remplie – il est considéré comme l’un des pères fondateurs de la littérature algérienne de langue française -, il part à la recherche d’une nouvelle sérénité pour se remettre à l’écriture, “pour des raisons plus poétiques que politiques”, se souvient son fils Amazigh. Kateb Yacine met le cap sur la Drôme à la fin des années 80, avec, sous le bras, l’adolescent turbulent de Ben Aknoun, le quartier d’Alger où ce dernier a grandi. L’écrivain décédera d’une leucémie foudroyante, deux ans plus tard, laissant son rejeton de 17 ans un peu déboussolé, dans un profond désarroi. “Il travaillait à l’époque sur Le bourgeois sans culotte ou le spectre du Parc Monceau, une pièce sur Robespierre (…) Quand il est décédé, ce manuscrit traînait encore sur son lit d’hôpital”.

Après un recueil de ses textes journalistiques publié en 1999 puis un second livre en 2002*, Amazigh s’est consacré à l’adaptation d’une pièce de son illustre père. “Finalement, c’est la première fois que je me plonge vraiment dans son travail”, confiait-il à l’époque. “J’aborde l’œuvre avec plus de sérénité, moins de complexes, il me manquait du recul, de la liberté pour triturer ses textes et ses musiques”, poursuit-il au sujet de Mohamed, prend ta valise, donnée pour la première fois à Roubaix en mai dernier au festival Souk Populaire, dont il est le directeur artistique. Une pièce écrite juste après l’Indépendance, que l’effronté a réarrangée à coups de DJ, de guembri, de reggae. Une pièce au constat amer sur le passé français en Algérie : “La colonisation s’est transformée en traite des Algériens, avec l’expatriation des travailleurs. En France, on croyait que les émigrés allaient venir travailler comme des bêtes et repartir gentiment chez eux”, argumente-t-il.

Gnawa Diffusion : les débuts

Le 27 juin 1992, Gnawa Diffusion fait ses premiers pas sur scène, en première partie de la Féderation française de funk (FFF). Quelques semaines plus tard, la bande de Grenoblois se fait embaucher sur le démontage des JO de Barcelone. “La plupart d’entre nous étaient chômeurs. Après le chantier, on a continué à jouer dans la rue, à Barcelone, un peu à la sauvage, dans les bars…”. Des débuts classiques, mais le groupe va bientôt se forger une solide réputation scénique. “Il n’y avait pas encore de guembri ni de krakeb, je jouais du banjo à l’époque, de la guitare, des claviers… Il y avait même un Allemand à la trompette. C’était franchement le bordel”. Dans la foulée sort Légitime Différence, un premier maxi de cinq titres. Réaction à ne plus être chez soi ? “Non, corrige le chanteur. C’était simplement être soi. C’est à l’étranger que je me sens le plus algérien, l’exil te ramène à toi-même”.

C’est sur ce fond de déracinement que va prendre la pousse Gnawa diffusion, un groupe melting-pot. “Ils sont les enfants métis du Maghreb noir, berbère et arabophone, de la Jamaïque rebelle et des quartiers ouvriers occidentaux”, écrit à leur sujet Véronique Mortaigne du Monde.

Illustration : né à Skikda en Algérie, Salah Meguiba rejoint le groupe en 1997 après divers groupes de raï. Mohamed Abdennour s’est fait connaître à Alger aux côtés du chanteur chaâbi Amer Ezzahi, avant de monter à Paris en 1994, d’enregistrer entre autres avec Idir et d’intégrer Gnawa Diffusion en 1999. Omar Chaoui, à la derbouka, a grandi à Montreuil en région parisienne et a intégré le groupe en 2002. Abdelaziz Maysour, aux krakebs et guembri, est, quant à lui, un fils de la médina de Marrakech. Elevé dans une famille gnaouie, il rencontra au cours de son apprentissage les maâlems Hmida Boussou ou Mahmoud Guinéa. Aux côtés du chanteur, seul le guitariste Pierre Feugier, diplômé de la ‘Groove School of Music’ américaine, aura suivi le groupe des débuts à la fin. Pierre et Philippe Bonnet l’avaient intégré en 2001, après un premier split qui a laissé des traces : “Au final, je suis très content d’arrêter cette histoire à un moment où on est dans la construction et non pas dans le déchirement, s’explique Amazigh Kateb. Je n’avais pas envie de revivre le split de 2001”. Sa mère, Zebeïda Chergui, qui veille sur la destinée du groupe et de son label indépendant, Djamaz, garde aujourd’hui un souvenir nostalgique des années folles du groupe. Pour elle, c’est presque sûr, ils reviendront, “parce que le public les demandera”.

Une dimension africaine

En plus de son écrivain de père, Amazigh est aussi le neveu d’une m’qadema, qui préside des cérémonies rituelles gnaouies du côté de Constantine. Et c’est au cours d’un voyage à Adghagh, dans le sud algérien, qu’il découvrît les gammes pentatoniques et la dimension africaine du Maghreb. “Les musiques du sud algérien et des gnaouas m’ont réconcilié avec la musique algérienne et arabe en général. J’étais en contradiction avec ce que ce pays était. Ce voyage m’a ouvert la porte de l’Algérie, mais par le Sud”, analyse celui qui a tracé une ligne de fuite, illustrée par un morceau, entre Timimoun et Tombouctou. Et de poursuivre : “La première fois que j’ai entendu Africa Unite, la mélodie m’a directement fait penser à Timimoun. La connexion s’est faite dans ma tête entre la musique subsaharienne, le blues, le reggae et toutes les musiques d’esclaves. J’ai alors réalisé que ceux qui parlent le mieux de liberté, ce sont les esclaves et leurs descendants”.

En 1997, le tube Ombre-Elle popularisa le groupe (Ah, je voudrais être un fauteuil…), alors que l’album Algeria laissait découvrir l’insolence et le groove africain des Grenoblois, avec une rythmique imparable et des textes qui tiraient tout leur charme de leur dimension juvénile et rebelle. “Etre considéré comme un groupe ou un chanteur engagé peut être un enfermement. On veut aussi faire danser les gens. La danse, c’est le début de l’insurrection”, commente Amazigh. Néanmoins, Gnawa Diffusion restera comme un groupe éminemment politique, dont les textes réglaient leur compte aux préjugés de la société française (la France, Bleu-Blanc-Gyrophare) comme aux gradés algériens. “La coupe est pleine d’une histoire écrite à coups de matraque”, chante Amazigh dans Ya Laymi.

En 1999, premier concert sur le sol algérien, après la sortie de Bab El Oued – Kingston et grâce à une loi d’amnistie. Amazigh, qui avait suivi son père vers la France juste avant sa majorité, y était jusque-là considéré comme “insoumis” par l’armée. Lui et son groupe avaient découvert le Maroc en 1997, lors d’une résidence avec les Gnaoua “halwa” à Marrakech. Vient ensuite le Festival d’Essaouira (2000 et 2003) et L’Boulevard en 2001, pour des concerts mémorables, avant une tournée des Instituts français en juin 2006. Le concert du 8 août, au Festival des Calèches, sera finalement le dernier du groupe sur le sol africain, et bien sûr marocain, où il a inspiré nombre d’artistes de la “nouvelle scène”.

(*) Minuit passé de douze heures et Kateb Yacine, un théâtre et trois langues, Le Seuil, 1999 et 2002..

Textes. Maux dits, mots chantés

“Face-à-face avec le FIS / Je défends mon espace car / Sur ma terre natale se bâtissent de nombreux édifices / Les minarets culminent et les écoles rétrécissent / FLN père et FIS réunis nous mènent au sacrifice / La sinistrose profite à qui dresse la masse / Car la masse sinistrée tous les jours cherche une justice / Comment choisir entre le marteau et l’enclume qui glisse / Le FIS ne perd pas l’Nord et le père ne mord pas fort le FIS”

Inaal ding dingue dong, Algeria, 1997.

“Message et négritude, rythme émietté / Au pays du cri chanté et des cœurs oubliés / Je suis né dans l’ivresse d’un chant populaire / Quand j’ai ouvert les yeux la traque a commencé / Ô mes tourments, vous qui me blâmez / Dites-moi pourquoi les puissants brandissent toujours les fusils à l’ombre d’un drapeau / Défilé de mains sales et de chemises propres / La coupe est pleine d’une histoire écrite à coups de matraque”.

Ya Laymi, Souk System, 2003.

“Pointés sur Bagdad et sur le Sud-Liban / Dans ce Moyen-Orient quelques chars sont latents / Latents les attentats du Hamas et du Hezbollah et moi j’attends la Palestine depuis 50 ans / De retour les vampires du processus de l’épée / Ils viennent s’occuper des territoires occupés / L’intifada appelle le monde, mais ça sonne occupé / Ses enfants ne connaissent de la paix que vos traités mal traités”.

Charla-Town, Souk System, 2003.

Par Jean Berry
http://www.telquel-online.com

Radio Hchicha

juillet 10th, 2011

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