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Amazigh Kateb : « Les révolutions ont joué dans la reformation de Gnawa Diffusion »

Le 18 mars 1962, après près d’une décennie de combats d’une violence dont on commence à peine à prendre la mesure, la France et l’Algérie signaient des accords de paix à Evian. Cinquante ans plus tard, le temps est au souvenir. Pièces de théâtre, concerts, expositions, … Les créateurs se préparent à interroger et à célébrer le lien indéfectible qui, malgré les incompréhensions et les fâcheries, unit les deux pays.

Pour nous préparer à ce déferlement, nous sommes allés rencontrer Gnawa Diffusion, dans le studio grenoblois où il enregistre son nouvel album. Mais Amazigh Kateb, l’âme du groupe, n’est pas le genre d’homme qui se complait dans le passé. Interrogé sur un poème de son père, le poète, romancier et dramaturge Kateb Yacine, il nous a vite entraîné à sa suite dans le Maghreb d’aujourd’hui. Rencontre d’un homme de son temps …

Nous avons appris que, pour le nouvel album de Gnawa Diffusion, tu travaillerais sur un texte de ton père intitulé « Rue des vandales » …

Amazigh Kateb : Oui je travaille bien dessus mais je ne sais pas s’il sera sur l’album. C’est très chargé, c’est lié à l’histoire de l’Algérie, à l’histoire de mon père, à mon histoire personnelle. C’est quelque chose sur lequel je travaille depuis un moment, j’ouvre d’ailleurs mon spectacle avec un extrait. C’est un texte très important, très fondateur. Il parle du massacre du 8 mai 45, c’est une rue jonchée de cadavres mais la rue est vivante. Même jonchée de morts la rue est encore debout : « Je ne suis plus un corps, je suis une rue et nulle fusée n’atteindra plus jamais mon foyer… ». Ca rejoint aussi ce qui s’est passé dernièrement dans les pays arabes. A savoir qu’il y a eu des révoltes et des révolutions qui ont été kidnappées, la plupart du temps détournées de leur objectif premier. Au final, même si ces révolutions n’ont pas donné ce qu’elles elles auraient dû, les rues sont aujourd’hui éveillées, vivantes et n’ont plus peur. La peur a changé de camp.

Ces événements ont-ils joué dans votre reformation ?

Amazigh Kateb : C’est évident. A travers mon écriture et l’univers que j’amène dans Gnawa, les personnes qui ont fait partie de cette histoire ont été confrontées de manière permanente, pendant quinze à vingt ans à la problématique du Maghreb, notamment la problématique algérienne. Je suis resté pendant dix ans sans rentrer chez moi à cause de l’armée. Quand tu passes quinze ans à côtoyer cet univers et que tu vois que cet univers résonne tout d’un coup, tu as envie de t’exprimer. Ca nous donne envie de revenir dans cette histoire. Pendant le « printemps arabe », on a enfermé la révolution dans le printemps mais on a aussi enfermé ces révolutions dans le monde arabe, alors que la véritable révolution est internationaliste de fait. Elle est basée sur la solidarité des peuples, elle ne doit pas être à la télévision ou enfermée dans une saison. Je suis persuadé que si les Français connaissaient les dessous de ce qui a pu se passer à Tripoli ou à Ben Gazi ils n’applaudiraient pas comme ils applaudissent l’intervention de l’OTAN, de Sarko ou BHL.

Vous avez justement mené une action à Alger en février dernier ?

Amazigh Kateb : On a monté un groupement informel qu’on a appelé « Citoyens libres et solidaires» parce que tout un tas d’organisations officielles et très souvent proches de l’Etat ou de l’opposition fantoche en Algérie avaient appelé à une marche en leur nom. On n’est pas contre ces gens là mais on avait besoin de marcher sans ces étiquettes. Je suis descendu et j’ai fait un petit papier expliquant que ceux qui voulaient marcher mais qui avaient peur d’être récupérés par les appareils politiques et syndicaux n’avaient qu’à faire une banderole « citoyens libres et solidaires », comme ça, on vous verra. J’avais besoin d’y aller pour marcher et j’avais besoin de savoir pourquoi les gens marchaient. Il y en a : c’est pour l’intérêt, c’est de la magouille. D’autres ont besoin de manifester car ils n’ont plus le choix. Mais il y a aussi des gens qui ne marchent pas en Algérie, qui sont dans la misère totale mais qui ont refusé de marcher. Ils étaient autour de la manif’ et nous regardaient marcher. Ce sont eux qui avaient des choses intéressantes à nous dire.

Ils nous disent qu’on est en train de parler de la liberté d’expression mais que eux la pratiquent tous les jours. C’est réel : l’Algérien n’a pas réellement de problème de liberté d’expression. En réalité, c’est les partis politiques qui ne peuvent pas s’exprimer, tout ce qui est institutionnel est bloqué. En dessous, la société ne demande qu’à se libérer mais avec des chefs de file qui soient crédibles, qui ne soient pas des composantes de l’appareil d’Etat. Un parti, le RCD, a fait beaucoup de bruit pendant cette marche, il a onze sièges à l’assemblée. Quand tu as onze sièges, que tes députés sont payés pas loin de 4 000€ par mois, cela me parait difficile de cracher dans la soupe. Sinon, tu fais un véritable mouvement dans l’assemblée et tes onze députés ont le courage de dire qu’ils n’ont aucun poids parce que leurs sièges sont fantoches et ne servent à rien, qu’ils décident de se retirer. Il y aura onze sièges d’abstention plutôt que onze sièges de fantômes. La véritable confrontation n’existe pas. Les Algériens n’ont pas besoin d’un parti, ils ont besoin de reprendre confiance dans un projet de société.

Vu de la France, des pays comme l’Algérie ou le Maroc semblent être en marge du Printemps Arabe.

Amazigh Kateb : Oui, c’est vrai. Le Maroc, c’est différent, c’est un cas particulier. Il y a eu un référendum de dernière minute, des lois sont passées. Il y a eu une tentative d’ouverture, même si beaucoup considère qu’elle est artificielle. Des compromis politiques ont été faits. La preuve, c’est que les Frères musulmans viennent de gagner les élections et que c’était prémédité. Au Maroc, il y a un véritable mouvement social qui n’est pas aussi radical que ce qui a pu se passer en Tunisie par exemple. C’était une véritable insurrection. Je pense que les pays arabes et occidentaux ont eu le temps de se retourner et, par la suite, tous les scénarios qui ont eu lieu étaient plus ou moins contrôlés et prémédités, y compris le scénario égyptien. Ce qui s’y est passé n’est pas complètement naturel. Il y a eu un soulèvement populaire indéniable mais la manière dont cela a été traité, comme celle d’on est en train de traiter Moubarak… Ca sent la mascarade à plein nez.

L’Algérie a vécu une situation similaire en 1988 quand il y a eu le multipartisme et l’ouverture du champ politique et médiatique. Cette phase d’ouverture n’a pas duré très longtemps, jusqu’en 92. Quand les Islamistes ont gagné les élections, elles ont été annulées par le FLN. Du coup, ils ont pris les armes. L’Etat d’urgence et le couvre feu ont été décrétés et c’est parti pour une décennie sanglante. Les Algériens sont maintenant moins romantiques. Pendant toute l’année 2010, il y a eu presque 12 000 interventions de maintien de l’ordre dans tout le pays, soit 12 000 émeutes, 30 émeutes par jour. Sauf qu’on n’en fait pas la publicité car ce sont de vraies insurrections. Ce ne sont pas des révolutions télévisuelles qu’on peut manipuler car elles n’émanent pas de milieux manipulables mais d’une misère tellement profonde qu’elle est devenue incontrôlable.

Propos recueillis par Antoine Girard

18/03/2012

http://www.mondomix.com

Radio Hchicha

mars 18th, 2012

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