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Mystiques gnaoua d’Essaouira Des maâlems à Richard Bona (RFI)

Mystiques gnaoua d’Essaouira Des maâlems à Richard Bona (RFI)

Richard Bona festival Gnaoua d' Essaouira 2013

© AL Lemancel – Richard Bona festival Gnaoua d’ Essaouira 2013

RFI musiques
Par Anne-Laure Lemancel

Comme chaque année depuis seize ans, le festival Gnaoua d’Essaouira accueillait, du 20 au 23 juin, plusieurs centaines de milliers de spectateurs, venus se nourrir des vibrations spirituelles de la musique des Gnaoua. Un grand événement qui reçut cette année, Karim Ziad et Richard Bona ; une célébration majeure qui fit rimer, une fois encore, musique et mystique. Reportage…

Murs blancs, créneaux de remparts ocre découpés sur l’azur strié de mouettes, vagues impétueuses fracassées en un tumulte, sur ses contreforts, soleil suspendu, imperturbable aux assauts du vent du large… Essaouira la sauvage, Essaouira l’indomptable, Essaouira la sacrée, Essaouira la « bien dessinée », selon l’étymologie de son nom, s’unit, en une conjugaison harmonieuse et fière, aux quatre éléments –un défi mystique !

De l’ancienne Mogador, de ce port de pêche atlantique du Sud marocain, de son dédale de ruelles, qu’habitent l’odeur du poisson grillé et une cohorte de chats errants, sourd une clameur, un cœur battant à tout rompre : des rythmes métalliques, un groove entêtant, une obsession.

© AL Lemancel
Parade du Festival Gnaoua d’Essaouira 2013

Partout dans la ville, les karkabous, ces castagnettes maghrébines de métal, claquent, accompagnées de la basse terrienne, ancrée, du luth « guembri », instrument-vaisseau pour aborder le monde invisible, et d’autant d’incantations… Nous sommes au Festival Gnaoua d’Essaouira, du 20 au 23 juin, grand-messe musicale, rendez-vous annuel de centaines de milliers de pèlerins, en quête d’expériences sensorielles.

Une musique-mère

Tout commence, il y a seize ans, par une utopie. Aux fondations du festival, en 1998, une bande de passionnés rêve fort de placer sous les projecteurs, dans sa forme profane, la musique des Gnaoua (dont l’étymologie possible serait : « ceux qui viennent de Guinée »), ces descendants d’anciens esclaves venus d’Afrique noire, aux chants de liberté, dont une large majorité fut débarquée dans le port de Mogador.

Organisés en confréries, ils se distinguent par leurs rituels soigneusement codifiés, issus de formes d’animisme africain conjuguées à l’Islam, et par leur musique de transe, qui permet d’entrer en connexion avec les djinns, les mlouks, ces entités surnaturelles, d’harmoniser le chaos intérieur d’une personne atteinte de maladie, de possession…

© AL Lemancel
Confrérie Mustapha Baqdou

 

Dès ses débuts, le festival, loin de la préserver des influences extérieures, confronte la musique des gnaoua, aux sons universels. A l’instar du pianiste cubain Omar Sosa, de la chanteuse londonienne, originaire du Zimbabwe, Eska, ou du batteur new-yorkais Will Calhoun qui frottèrent cette année, leur groove imparable aux patterns rythmiques des Gnaoua, de nombreuses stars internationales tentèrent, les éditions précédentes, la fusion. « La musique gnaoui, comme le blues, est une musique-mère, une musique-souche, le son des origines. Elle vient du cœur et parle au cœur. Voilà pourquoi le monde entier et ses artistes la comprennent, et l’aiment », explique le maâlem (chef d’une confrérie), Hassan Boussou.

 

Le jazz de Ziad

Ainsi, la musique gnaoui, parfois, frappe l’âme, en un coup de foudre irrépressible, dont les échos se prolongent longtemps. C’est le cas du batteur de jazz d’origine algérienne Karim Ziad, directeur artistique du festival depuis 2001 qui, entre deux concerts, confie : « J’étais un enfant timide, sauvage. J’avais sept ans, des gnaoua jouaient à un mariage, en Algérie… Devant mes parents abasourdis, je suis sorti de ma torpeur, de mon monde intérieur, pour me planter devant eux, médusé. »

Depuis, la musique gnaoui coule dans ses veines : un fil rouge qui parcourt son jazz virtuose, ouvert à tous les vents, alimenté des traditions de sa terre natale. Sur la grande scène de la place Moulay-Hassan, samedi soir, avec son Karim Ziad Project, il a pourtant présenté un monde différent, quelques morceaux de son album Jdid, à paraître à l’automne, aux tournures résolument jazz, parés de chatoyantes couleurs maghrébines : « une mise à nue, une bande-son personnelle, sans l’appui poussé des musiques traditionnelles », argue-t-il.

Sa polyrythmie subtile et intelligente, son dialogue galvanisant avec le piano, la basse, la guitare et la section cuivre, ont dégourdi les oreilles, interpelées par le tissage en live d’un canevas musical complexe. En fin de spectacle, des membres d’une confrérie gnaoui rejoignirent finalement Karim Ziad sur scène, en compagnie de la radieuse chanteuse Oum, pour une création inédite : une composition écrite, qui harmonisait la musique du batteur aux pas de danse des Gnaoua… Soit une symphonie de rythmes et de couleurs, de sons et de mouvements, dirigée de main de maître par un batteur téméraire et enthousiaste, bien loin, désormais, de l’enfant sauvage.

La basse magique de Bona

A sa suite, sur les planches, les basses grondantes ne furent pas celles d’un guembri, mais bien les notes sur le fil, posées avec un doigté, une justesse et un swing impeccable, de la guitare basse de Richard Bona, qui présentait, tout groove dehors, son dernier album Bonafied. A sa sortie de scène, le prodige camerounais confiait, en un large sourire, son enthousiasme de s’être produit ici, à Essaouira : « La prochaine fois, je réaliserai une fusion musicale avec les Gnaoua. Ce sont mes frères ! Leur musique est celle de ma terre : une langue ancestrale ».

Ce samedi-là, la nuit s’est prolongée à l’infini pour atteindre l’apogée, avec le concert du mythique maâlem Hamid El Kasri, gigantesque sous les étoiles. Dans la foule intense, compacte, et survoltée, reprenant les incantations en chœur, se nichèrent le vent, les djinns, les mlouks, les chats et des reflets lune, dansant d’un même esprit : gnaoui.

Retrouvez toute la magie du festival d’Essaouira dans l’émission Musiques du Monde de Laurence Aloir sur RFI

Site officiel du Festival d’Essaouira

Par Anne-Laure Lemancel

Radio Hchicha

juin 25th, 2013

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