NADIR LEGHRIB. Une révélation musicale

NADIR LEGHRIB, AUTEUR-COMPOSITEUR, À L’EXPRESSION
Par Ikram GHIOUA – L’Expression 27 Novembre 2014

L’amour, la vie, la mort, la séparation, l’exil sont entre autres les thèmes exprimés par le talentueux Nadir Leghrib, qui s’est produit mardi soir à la salle de spectacles du Novotel à l’initiative de l’Institut français. Une vraie révélation musicale.
Auteur-compositeur, il demeure très productif et ajoute à chaque fois un plus à sa carrière.
Né le 23 juillet 1984, Nadir est également connu sous le nom de Nirvana. D’ailleurs, il débutera par des reprises du groupe Nirvana, avant de créer son propre style. Il assure dès son premier show sur son style. Sa musique est adaptée au dialecte algérien d’où sa vocation singulière qui lui permettra, sans doute, à posséder un grand public.

Avec sa voix cassée, il interprète ses propres chansons et musique d’un style nouveau. En effet, il a fusionné entre deux styles musicaux, le grunge et le gnaoui. Après son spectacle, l’artiste doué accorde un petit entretien à L’Expression.

L’Expression: Vous êtes doué, vous avez votre propre style, comment avez-vous réussi à imposer un nouveau genre musical?
Nadir Leghrib: Je suis issu d’une famille où la musique est presque une foi, mon propre père était batteur et dès mon jeune âge, je savais que la musique était mon destin, je suis un fan de Nirvana, d’ailleurs c’est sous ce nom qu’on me connaît, mais je voulais quelque chose pour moi, je voulais inventer mon propre style et en faire une propriété, j’ai réalisé dès 2006.

Cela voudrait dire que vous avez fait des études de musique?
(Rire!) Nullement, je n’ai jamais été dans une école de musique, j’ai essayé une fois, durant une journée, mais non ce n’était pas ça! Je me suis construit tout seul.

Dans vos chansons vous usez du dialecte courant en Algérie?
Oui exactement, le message passe plus vite et c’est par ce langage, d’ailleurs typique qu’on réussit à transmettre ses pensées, ses convictions et c’est ce qui m’a permis d’être proche de mon public.

Que voulez-vous dire par «ses pensées et ses convictions»?
Dans mes chansons, je raconte mes propres expériences dans la vie, mon vécu, mes douleurs, mes sentiments, en fait dans ces chansons, c’est moi.

Qu’est-ce que vous regrettez dans votre vie?
Qu’on tienne à faire de ma musique un produit commercial, ma musique n’est pas un matériel à vendre, mais un produit artistique je tiens à ce que ça reste comme ça, je ne vais pas m’aventurer à tomber dans le piège de l’immoralité, j’interprète ce qu’il y a de plus cher, ma propre vie, l’argent n’en vaut pas le coup, surtout que d’autres apprennent quelque chose de mon expérience.

Comment comptez-vous alors vous faire connaître plus?
Par ma musique, mon art et ma spiritualité tout en restant moi-même. Je souhaite demeurer authentique et offrir le meilleur de moi-même. La musique doit rester un moyen de communication.

Photo © 2014 Samir Boitard

Avant-première de Crépuscule des ombres.

Avant-première de Crépuscule des ombres. Au-delà de «la corvée de bois»

Par Fayçal Métaoui

C’est le grand retour de Mohamed Lakhdar Hamina au cinéma. Crépuscule des ombres, le dernier film du seul cinéaste algérien à avoir obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes, a été projeté hier, en avant-première, à la salle El Mougar d’Alger.

L’histoire se déroule entre les Aurès et le Sud algérien pendant et après le déclenchement de la Guerre de Libération nationale en 1954. Khaled (Samir Boitard) quitte, avec d’autres étudiants, les bancs de la Sorbonne, à Paris, pour rejoindre le maquis après un entraînement au Maroc. Il crée, avec ses compagnons, la CECA, inspiré par l’acronyme de la Communauté européenne du charbon et de l’acier.

L’armée française croit avoir à faire à une «nouvelle organisation terroriste» en Algérie. Le commandant Saintenac (Laurent Hennequin), qui revient du Vietnam, est attaché à sa «mission civilisatrice» ; il se comporte comme un «soldat» au garde-à-vous de l’empire ; il mène avec brutalité ses troupes et les populations «indigènes» et recourt, sans scrupule, à la fameuse «corvée de bois». Des soldats français demandent à leurs prisonniers algériens de fuir avant de leur tirer dans le dos.

La corvée de bois, thème ignoré jusque-là par le cinéma algérien, semble l’idée de départ du film de Lakhdar Hamina. «Beaucoup de corvées de bois ont été faites après des séances de torture. Les officiers français refusaient de laisser partir les personnes qu’ils avaient torturées auparavant», a précisé le cinéaste lors du débat qui a suivi la projection. L’objection de conscience représentée par le soldat Lambert (Nicolas Bridet) est un autre thème développé finement par le film.

Lambert a un autre regard sur les Algériens, il croit à la légitimité de la lutte d’indépendance. Saintenac déteste, comme le sergent Picard (Mehi Tehmi), son adjoint, des objecteurs de conscience qualifiés de «virus dangereux». Il met Lambert à rude épreuve après avoir arrêté Khaled et ses hommes. Et c’est là que tout bascule. Lambert, Khaled et Saintenac se retrouvent sur le chemin du grand Erg occidental. Une longue traversée du désert qui révélera la contradiction des sentiments humains et sera l’occasion d’un échange entre Khaled et Saintenac.

A travers ce dialogue intense, parfois surchargé, Lakhdar Hamina a tout dit de ce qu’il pense du colonialisme français, de ses crimes, de ses mensonges et ses manipulations. Khaled, en homme luttant pour sa liberté, évoque les «bienfaits» supposés de la colonisation, les «enfumades» du Dahra, la spoliation des terres, la torture, l’effacement de l’identité culturelle, le vol des richesses… En cours de route, Saintenac hésite entre la «repentance» et le sentiment de supériorité.

Filmé comme un road movie, le long métrage de Mohamed Lakhdar Hamina paraît être le fruit d’une profonde réflexion sur la présence coloniale française en Algérie, sur les rapports à l’autre, sur les vérités cachées de l’histoire de l’occupation. A 80 ans, le cinéaste algérien signe là un film courageux. Une fiction servie par de beaux décors naturels de la région du Touat, des Zibans et des Aurès, par la musique tout en philosophie de Vangelis, par les images conçues comme les tableaux de maître de Alessandro Pesci et, bien entendu, par le jeu parfait des trois comédiens Nicolas Bridet, Samir Boitard et Laurent Hennequin. Le tout enveloppé dans un scénario bien mené jusqu’au «sursaut» final qui peut ressembler à un début.

«Un film est un histoire qui se construit à partir de faits réels avec une part d’imaginaire. C’est une somme d’idées. Il faut être comme un couturier pour les rassembler. Le Crépuscule des ombres est un film sans haine. Un film sur les rapports humains», a précisé Mohamed Lakhdar Hamina. Crépuscule des ombres est produit par l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC) et Sunset Entertainment. Nous reviendrons sur ce film dans notre édition de demain.

Fayçal Métaoui
El Watan 17 11 2014
Photo © 2014 Samir Boitard

Dahmane El Harrachi, le chanteur de la périphérie

Clôture des 5es journées cinématographiques d’Alger

Les chaînes algériennes de télévision, privées et publiques, ont refusé de produire et d’acheter un documentaire sur Dahmane El Harrachi.

Thawratou El Harrachi (La révolution d’El Harrachi), le premier documentaire consacré à la vie et à l’œuvre de Dahmane El Harrachi, a clôturé, mercredi soir, à la salle El Mougar, à Alger, les 5es Journées cinématographiques d’Alger (JCA). Le film, écrit et conçu par l’Algérien Mourad Ouabbas et réalisé par la Libanaise Farah Alame, raconte l’histoire de celui qui a révolutionné le chaâbi à sa façon et avec courage. Cassant la tradition du ‘‘qcid’’ et du rituel des soirées chaâbies, Abderrahmane Amrani ou Dahmane El Harrachi, né en 1926, à El Biar, à Alger, a inventé la chansonnette gorgée de sagesse populaire et de mélodies châabies.

«Natif d’une famille composée de onze membres, Abderrahmane a vécu son enfance à Belcourt, dans une ancienne maison qui existe encore aujourd’hui. Tous ses amis témoignent de sa modestie et son grand amour pour la musique. Sa vie n’a pas été facile. Il a travaillé comme cordonnier, puis comme revendeur de tickets dans une gare ferroviaire», est-il raconté dans le début du documentaire. La parole a été donnée à certains artistes qui ont connu Dahmane El Harrachi, comme Kamel Hamadi ou Cheikh Namous, et à ceux qui ont repris ses chansons, comme Cheb Khaled.

Le journaliste et chercheur en patrimoine populaire, Mahdi Berrached, a estimé que les chansons de Dahmane El Harrachi interpellaient les profondeurs de la société algérienne. Selon lui, l’interprète de Khebi serek ya el ghafel a dépassé le schéma musical tracé par El Hadj M’hamed El Anka, élève de Hadj Nador, à partir de La Casbah d’Alger. Kamel Hamadi a rappelé que la plupart des chanteurs de chaâbi sont sortis de ce quartier ou de ses alentours, comme Hsissen, Hadj M’rizek et d’autres.

«Dahmane El Harrachi n’était donc pas venu de La Casbah. C’était le fils de la périphérie. Il ne se sentait pas obligé de respecter les codes imposés par la ville ou par El Anka pour le chant chaâbi. El Anka était orthodoxe dans la musique, refusait que l’on change quoi que ce soit. On l’appelait le Cardinal. Certains ne comprenaient pas comment Dahmane El Harrachi pouvait chanter le chaâbi loin de La Casbah, de ses cafés, de ses terrasses et des youyous des femmes», a précisé Mahdi Berrached.

Dahmane El Harrachi s’est installé à partir de 1949 en France, où il devait accompagner certains chanteurs de l’immigration dans les cafés-concerts en tant que musicien. «Lorsqu’il a écouté le premier enregistrement de Dahmane El Harrachi, le producteur de ‘‘La voix du Globe’’ a cru que le chanteur était enrhumé. Salah Saâdaoui, qui accompagnait Dahmane, a tenté de le convaincre qu’il chantait de cette manière. Le producteur a refusé de faire sortir le disque», s’est rappelé Kamel Hamadi. Ahmed Hachelaf, responsable à l’époque chez Pathé Marconi, à Paris, produira le disque plus tard.

En 1956, Dahmane El Harrachi sortira Bahdja beidha mathoul, en hommage à Alger qui combattait le colonialisme français. Un ami de Dahmane a révélé qu’au lendemain de l’indépendance, le chanteur et Salah Saâdaoui avaient été arrêtés par des combattants de la Wilaya IV historique pour des raisons inconnues, puis ont été libérés. Sa voix particulière et son jeu du banjo, puis de la mandole ont fait sa réputation. Dahmane El Harrachi écrira plusieurs chansons à partir du milieu des années 1960.

Des chansons qui n’étaient pas aimées par le régime né du coup d’Etat contre Ben Bella. Ya kassi alach zaydli fel demar, qui évoquait les ravages de l’alcoolisme, a été interdite par le pouvoir du colonel Boumediène. «El Harrachi était écouté dans les cafés, les bars ou entre copains en bord de mer. Il ne rentrait pas dans les maisons», a relevé Mahdi Berrached.

Comme le chanteur oranais Ahmed Saber, Dahmane El Harrachi n’était pas apprécié par «le culturellement correct» d’Alger et «le politiquement parfait» du système politico-militaire de Boumediène. Les chansons de Dahmane El Harrachi étaient concentrées sur les maux de la société et sur les rapports humains pollués par les vices. Cheb Khaled a rappelé que l’intro du film et de l’album 1, 2, 3 soleil ; Ya rayah, a redonné vie à cette chanson et dans la foulée à Dahmane El Harrachi. Rachid Taha avait repris Ya rayah en hommage à son père qui aimait cette chanson.

«Je suis fier d’être le fils de Dahmane El Harrachi. J’essaie, ici, en France de passer par le même chemin que celui de mon père, vivre la même histoire. Je tente de rester dans la continuité. Les textes et les airs dans les chansons de mon père ne se ressemblent pas. C’est extraordinaire», a confié Kamel Amrani, assis à côté de sa mère Aïcha, son épouse et sa petite fille. «J’espère que Kamel poursuivra ce qu’a fait son père. Lorsqu’il chante, il me rappelle Dahmane», a déclaré Aïcha Amrani, veuve de Dahmane El Harrachi.

Mourad Ouabbas, qui a travaillé pendant plus d’une année sur le projet, a éprouvé beaucoup de difficultés pour trouver un producteur algérien au documentaire. «Personne n’a voulu prendre en charge le projet ou discuter même l’idée du documentaire. Je n’ai trouvé aucune explication à ce refus et à ce mépris. Les chaînes de télévision, privées et publiques, ont également rejeté l’offre de vente du document, toujours sans aucun argument valable», a-t-il regretté.

La société libanaise, Darkside, a accepté de financer et de produire le documentaire. Il n’existe, selon Mourad Ouabbas, aucun livre ni aucun document sur le parcours artistique de Dahmane El Harrachi en Algérie. L’histoire culturelle du pays est-elle livrée aux quatre vents ? Visiblement oui. «El Harrachi a fait une révolution dans le chaâbi après El Anka. Il a rénové ses chants à sa manière. C’est un modèle unique dans l’histoire de la musique algérienne. Je ne pense pas qu’on aura un autre El Harrachi dans le futur. Il était auteur, compositeur et chanteur, doté d’une voix très particulière. Ce phénomène artistique ne se répètera pas», a souligné Mourad Ouabbas.

El Watan 15 11 2014