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On y était : le festival Essaouira, soir 1

On y était : le festival Essaouira, soir 1

lesinrocks.com par Francis Dordor. le 15 mai 2015

Hier soir avait lieu l’ouverture de la 18e édition du festival Essaouira au Maroc. On y était, on vous raconte.

Comme la langue d’Esope, la fusion est la meilleure et la pire des choses. Commençons par le meilleur. Hier soir le concert ouvrant la 18ème édition du festival d’Essaouira sur la grand scène Moulay Hassan tendue de calicots et balayée du faisceaux de centaines de spots, mettait en présence le maâlem Hamid El Kasri et le musicien americano-afghan Humayun Khan, un habitué des lieux depuis qu’il s’y est produit en 2011.

Fusion faisant cohabiter Afrique, Asie et Amérique

Hamid El Kasri étant une valeur sûre du festival depuis sa création en 1998 et Humayun un infatigable fouineur, avide d’échanges, la rencontre promettait. El Kasri est un admirable chanteur avec une ornementation vocale peu courante dans la musique gnaoua qui le rapproche du style moyen-oriental. Humayun quant à lui, assume la singularité culturelle de l’Afghanistan dont on dit qu’elle fut à l’époque d’Alexandre une sorte de Grèce de l’Asie centrale vers laquelle convergeaient pour mieux fusionner l’Inde, la Perse, le monde arabe, l’Europe et l’Extrême-Orient. Humayun est généralement rangé dans la catégorie artiste de musique classique indienne. Il joue du cithare, mais aussi de l’harmonium ce qui le rapproche aussitôt de la tradition des qawwali pakistanais. Il est accompagné par un joueur de tablas mais aussi par un quatuor d’américains où l’on trouve un batteur, un bassiste, une violoncelliste et un trompettiste.

Une danseuse, dont la chorégraphie est à situer entre l’automate et le derviche, viendra aussi tourner en rythme sur le devant de la scène. Si on y ajoute le guembri et les crotales des gnaouas, au renfort desquels viendront s’ajouter quelques joueurs de trompes de la confrérie Issaoua, il y avait là de quoi donner le vertige. Ou la nausée. Il existe heureusement entre la vallée de l’Indus et les confins chérifiens, une affinité musicale dont surent tirer profit les deux maîtres d’œuvre de cette fusion faisant cohabiter Afrique, Asie et Amérique. A quoi a pu tenir que cet équilibre où l’on sentait parfois l’ensemble hésiter entre la porte des étoiles et le fatras fatidique ait pu se maintenir tout du long ? Au talent des individualités, à la bienveillance d’un site en bordure de l’océan toujours aussi magnifique et inspirant, à la vocation d’un événement qui définitivement promeut et encourage ce genre de funambulisme un peu aveugle… Au partage d’une certaine spiritualité, d’une même mystique soufie, dont la tolérance ira jusqu’à accepter quelques divagations baroques…

Une politesse bien trop appuyée

Partie sur cet audacieux préambule, la soirée se poursuivit avec une autre fusion entre le maâlem Mustapha Bakbou, héritier d’une prestigieuse dynastie à la tête de laquelle se tenait son défunt père Ayachi Baqbou, et les danois du Mikkel Nordso Band. Cette jonction entre les eaux ouest africaines et celles battues par les vents scandinaves avaient toutes les faveurs des pronostics, bruissaient déjà d’une rumeur gourmande propagée par ceux et celles qui avaient eu le privilège d’assister aux répétitions. De Mikkel Nordso, jeune soixantenaire, nous dirons qu’il appartient à cette génération de guitariste de jazz rock dont Al Di Meola et Pat Metheny ont été les modèles.

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Ce qui pour les mélomanes habitués à la concision peut signifier beaucoup (trop) de notes en un minimum de temps. Solide techniquement et solidement accompagné par les quatre instrumentistes ( basse, percussion, batterie et clavier), Nordso s’est construit dans les milieux du jazz une… solide réputation. Le problème c’est qu’entre le brillant technicien et le charismatique maâlem la conversation s’est souvent soldée par une suite d’échanges de bons procédés, de prêtés pour un rendu, de renvois d’ascenseur. Bref par une politesse bien trop appuyée pour éviter le convenu et l’ennui. La construction de chaque pièce interprétée partait d’un thème bien connu du répertoire gnaoua et ouvrait la porte aux extrapolations électriques du guitariste. Il paraissait urgent d’aller ailleurs quérir autre chose…

Des rythmes aux infinis tourbillons

Il nous a fallu un certain temps avant de trouver la zaouia (sanctuaire) de la confrérie des Issaoua. Au cœur de la Médina, on n’y accède qu’à tâtons, dans un dédale de derbs (petites ruelles) qui à cette heure de la nuit n’étaient plus peuplés que de chats faméliques. Longtemps les concerts intimistes dans des lieux tels que celui-ci réservés aux rituels ont été supprimés de la programmation du festival. La trop grande promiscuité entre musique sacrée et public profane avaient braqué les plus orthodoxes. Depuis peu, ces instants volés à la nuit où l’exotisme de cette culture, aux antipodes des concerts plus professionnels qui se déroulent sur les autres scènes, joue à plein, sont de nouveaux proposés.

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Ce soir là, allongé sur un patchwork de tapis berbères nous eûmes le privilège d’entrouvrir le rideau qui cache ce monde où s’ébattent, s’opposent, conspirent les djinns et les mlouks, entités protectrices ou malfaisantes du panthéon gnaoua qu’invitent les musiciens lors des lilas. C’est toujours un moment d’émotion de voir une femme, soudain pénétrée par l’envoûtante brutalité des rythmes, se lever pour aller quérir la transe qui guérit. Celle-ci est vêtue d’une robe à gros carreaux écossais, les épaules enveloppées d’un plaid aux motifs léopard, les cheveux abrités sous un foulard rose. Un kouyou (assistant) lui retire la paire de lunettes qu’elle a sur le nez, puis lui amène l’encensoir où brûle le jaoui (benjoin), l’encens sacré dont elle ramène la fumée sur elle avant de basculer dans cette autre dimension creusé par la saturation métallique des crotales.

Une toute autre ambiance, plus “cosy”, nous attendra à Dar Souiri, autre lieu historique du festival, où l’on finira de s’enivrer des tourneries avec le merveilleux maâlem Abdeni El Guedari, au chant si prenant, à l’autorité au guembri si implacable. Il est tard. Ce soir nous avons eu droit la fusion, à la confusion, à l’effusion. Le festival ne fait que commencer. Nous savons déjà qu’après 4 nuits passées sur ce mode, notre état de fatigue sera tel que la seule solution sera de nous appuyer sur ces rythmes aux infinis tourbillons, comme un homme saoul s’appuie sur un mur pour ne pas tomber.

Radio Hchicha

mai 16th, 2015

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