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PORTRAITLa chanteuse algérienne à l’intensité contenue et déstabilisante revient à Beyrouth dimanche soir pour un concert* où elle distillera ses mélopées aigres-douces sur la scène du Music Hall.

Gilles Khoury | L’Orient Le Jour  03/03/2017

L’entretien a lieu par téléphone. Et c’est à notre grand regret, car jusqu’alors, on s’était bâti une petite théorie à la noix stipulant qu’un portrait virtuel ne vaut pas grand-chose. Sauf que Souad Massi, armée de la panoplie de ses cordes vocales affûtées, s’est débrouillée pour démonter ce postulat en l’espace d’une demie-heure de conversation.

À la ville comme à la scène, elle parle et chante, chante et parle, de cette même voix huileuse et ravinée, caramel réchauffé et jasmin-narguilé, qui suffit à saisir sa personnalité, la détricoter et mieux la cerner, mais aussi à lui faire pousser les ailes de ces mouettes rieuses qui prennent leur envol sur le littoral de la wilaya d’Algérie. Une voix soyeuse comme la djellaba d’un guetteur de crépuscule saharien, et dérobée comme les ruelles du Bab el-Oued de son enfance que dévalent encore les licornes dans ses chansons.

Une voix dont elle ne se rendait pas compte « jusqu’à ce que je me fasse remarquer à Paris grâce à mon premier album Raoui ». Une voix qui l’a fait traverser les rives de sa timidité pour mieux déployer son âme avec la fragilité d’une petite fille et le flegme d’une grande musicienne. Une voix qui a déjà cousu de fil d’or cinq albums studio et accompagne la chanteuse algérienne dans ses tournées-pérégrinations autour du globe, dont Beyrouth, où elle se produira ce dimanche 5 mars au Music Hall.

Fille du vent

Politesse non feinte, elle commence par s’excuser de son léger retard : « J’ai raté mon vol pour Paris, je suis en train d’essayer de trouver un siège sur un autre horaire, c’est la galère ! » Et cela ne surprend aucunement, venant d’une fille qui préférerait volontiers se glisser à l’improviste dans ces véhicules qui aiment prendre la poussière des routes du hasard. Ou embarquer à bord d’un bateau ivre, naviguer sur des mers violacées et prendre le temps de s’abandonner aux souvenirs qui irriguent sa musique.

Souad le confirme ainsi : « Je n’ai pas vraiment de recul par rapport à ce que je fais. Je ne suis pas dans la suranalyse, je préfère avancer sans pression, à mon propre rythme. » Une spontanéité, une volonté de non-calcul qui sous-tend d’ailleurs son parcours depuis l’enfance, quand son oreille s’imprègne des sons de chaabi, une musique d’homme, goûtée d’abord par les anciens mauvais garçons de la casbah, qui s’échappe tous les vendredis du tourne-disque familial. « J’appréciais tout autant le metal et la country, Emmylou Harris et AC/DC. C’est pourquoi j’ai rejoint un groupe de hard rock. Si, si, ça s’appelait Atakor », se souvient la chanteuse kabyle. De passage à Paris où elle est invitée au festival Femmes d’Algérie, Souad Massi se fait remarquer en 1999. Elle signera chez Universal et ne quittera plus la France depuis.

Au fil du temps

Car Raoui, son premier album en 2001, celui de la révélation, sort Souad Massi de la pénombre où elle partageait jusqu’alors avec sa guitare sèche et peut-être son rideau de douche. Les sonorités de ce disque tracent un carrefour, une mosaïque de world music et de ravaudage habile de traditions maghrébines, notamment de la musicothérapie gnaoui, de la variété algérienne, avec un chouïa de raï et de folk. Le deuxième album, Deb, et puis le troisième, MeskElil (Victoire de la musique dans la catégorie musiques du monde), que la chanteuse a produits dans les antres feutrés de ses studios, « sans urgence, en attendant que les choses viennent naturellement », confie-t-elle, lui permettent de broder son ADN musical, intimement maghrébin, mais qui appartient à tout le monde.

Cet ADN, Souad Massi le formule ainsi : « Il est évident que je m’inspire de ce que j’ai gardé en moi, mon vécu, mon enfance et l’exil. Mais au-delà de cela, je m’irrigue de tout ce qui m’entoure, des gens qui me touchent et de leurs histoires. » Sans doute pour ce patriotisme qu’on lui associe, la chanteuse n’a pas échappé à un médiocre jeu de rôle qui l’a étiquetée Tracy Chapman algérienne, quand on la verrait fréquenter plus volontiers la mouvance d’une Susheela Raman ou, soyons fou, qu’on l’imaginerait en fille d’un croisement entre Feyrouz et Joni Mitchell.

Populaire plus qu’engagée

Mais au lieu de discuter la légitimité des fées penchées sur son berceau, Souad Massi préfère irriguer ses racines en solitaire, se laisser la liberté de cultiver son arbre généalogique musical. D’ailleurs, elle nous interrompt illico lorsqu’on aborde la notion d’artiste engagée : « Je suis une chanteuse populaire, je veux donner du bonheur, partager, parler de mes fêlures. Après, il est évident que le statut d’artiste est intimement lié à l’engagement. Surtout que là où il y a musique, il y a politique. » Et de poursuivre : « L’essentiel pour moi est de revenir sur ces thèmes qui peuvent être durs sans sombrer dans l’aigreur. D’évoquer des fêlures avec douceur. » De fait, l’œuvre de Souad Massi agit comme un journal intime qui met en vers légers des états d’âme qui le sont moins : déchirements, ruptures, exil… Lesquels tissent le tapis volant, pudique et éthéré de toutes les émotions et sensations ramassées ici et là par la chanteuse. Et qu’elle saura sûrement retransmettre à son public dimanche soir. Sans fard. Avec pudeur.

*Souad Massi chante dans le cadre de Liban Jazz, au profit de l’ONG Unite Youth Project (ULYP), qui aide de jeunes marginalisés en leur offrant des opportunités dans le domaine de l’éducation.

Pour mémoire

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