Gnawa Diffusion, la révolution continue

Annoncé au début de l’été par la sortie la compilation Audio-globine 20 ans d’âge et par une série de concerts, le retour de Gnawa Diffusion après 5 ans d’absence, est aujourd’hui une évidence. En 13 titres piquants comme le figuier de Barbarie en illustration, Shock el Hal nous parle du monde d’aujourd’hui, du combat pour l’émancipation, et d’amour.
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Le printemps de Gnawa Diffusion, un retour inattendu – Entrevue

Gnawa Diffusion rime avec fusion. C’est de Grenoble, en France que le périple a commencé. Cette musique ancestrale est inspirée du chaâbi, gnaoui, et émerge du cœur du Maghreb et du Sahel. Amazigh Kateb, fils de Yacine Kateb (célèbre écrivain algérien subversif et indépendantiste) est le chef de cette tribu. Depuis 20 ans, armé de son guembri, il mène ses troupes à travers le monde pour partager la musique gnawa. Inspirés par l’éclosion des « printemps », ses membres reforment le groupe, et ils seront de la programmation du festival Nuits d’Afrique. Entretien avec Yacin Kateb.

Dans les origines du terme “gnawa”, on trouve, une culture d’Afrique aussi bien algérienne, que berbère et malienne. Comment le “gnawa” s’est-il défini dans le paysage de la musique contemporaine actuelle?

On fait un gros travail depuis une vingtaine d’années. On ne reprend pas la musique tel quel. Le gnawa est une musique d’esclaves d’Afrique du Nord, en Algérie, au Maroc, et en Lybie. Cette musique puise aussi dans la culture bambara, haoussa, et boussou, un peuple de pêcheurs du Mali. Pour moi, cette musique est une musique d’exil, une sorte de negro spiritual d’Afrique du Nord, imprégnée des cultes musulman et catholique. C’est un mariage musical culturel, linguistique, et identitaire sans exclusion.

Gnawa, c’est un groupe de voyageurs, il y a eu de nombreux départs, de nombreuses venues, qui sont les nouveaux?

J’ai repris la même formation d’origine. On a eu un premier split en 2001, quatre des anciens sont partis, puis quatre nouveaux sont venus. J’ai également intégré DJ Boulaouane, et mon sonorisateur qui ont participé à mon projet solo Marchez noir, sorti en 2009. Nous sommes dix maintenant. C’est le résultat d’un travail qui se fait dans la fidélité. C’était aussi une belle occasion pour fêter les 20 ans. On brasse beaucoup de choses, mais la fidélité du coeur, bien qu’elle ait ses contraintes, c’est la chose la plus importante.

« Live DZ » et « Fucking Cowboys  » sont des enregistrements de vos live, qui ont duré jusqu’à 3 heures, comme votre concert d’adieu en 2007, est-ce que tu considères la scène comme ta deuxième maison ?

C’est mon unique bac à sable ! C’est mon terrain de jeu. Mon deuxième grand plaisir, c’est de créer des mélodies qui font sonner les mots, et qui donnent de la puissance à la mélodie. J’ai des moments d’écriture très longs. Il m’arrive d’écrire pendant des mois enfermé, afin ”d’accoucher de ma créativité”. Cela prend du temps d’accumuler tout ce qu’on a envie de dire. Ma musique, je la construis en parallèle de mes textes. C’est un dilemme, car quand j’écris, je veux mettre la mélodie. Je considère que l’un appelle l’autre. Le plaisir est décuplé lorsque la musique appelle l’écriture. Très souvent, j’ai des textes orphelins, parce que j’ai besoin de changer les choses, de les triturer, je les “bordélise”.

Certaines de vos chansons sont une critique ouverte de la société, ce sont aussi des rappels de l’histoire d’Algérie que certaines institutions ont passé sous silence, est-ce que le leitmotiv de Gnawa Diffusion est d’éveiller les consciences ou d’envoyer un message d’amour comme dans “Gazel au fonds de la nuit” ?

Bien sur qu’il y a un message d’amour ! Amour et révolution vont de pair. Je suis contre ce proverbe à la con qui dit que la liberté s’arrête là où commence celle des autres. C’est un non sens ! Au contraire, je pense que la liberté se construit ensemble, avec les autres. L’individualisme tue les pays riches qui essaient aujourd’hui de revenir aux sources. La musique est faite pour que les gens se rencontrent, qu’ils fassent l’amour et pouvoir faire écouter à leurs enfants la musique sur laquelle ils se sont rencontrés.

En France, on aime mettre en avant les héritages, est-ce qu’on peut dire que tu es un « fils de… »?

Ben oui, je suis le fils de Yacine Kateb, mais je suis comme tout le monde. Mon père était quelqu’un qui écrivait des textes pointus, le succès de son premier roman Nedjma est dû à une conjoncture, à un contexte historique : la guerre d’Algérie. Mon père était d’ailleurs en désaccord avec Camus (ndlr: l’auteur Albert Camus), il s’opposait à cette idée réductrice du panorama algérien que Camus qualifiait de vide. J’ai été influencé idéologiquement. Je le porte et je le revendique même dans ma musique. Comme tous les pères, je souhaite transmettre ces valeurs. Être le fils de mon père ne m’a pas ouvert les portes. Mais cela m’influence dans mon art. Donc pour répondre à ta question, je dirais oui et non.


Vous avez toujours puisé dans vos racines musicales, chaâbi, gnaoui, et intégré des instruments traditionnels comme le guembri ; en 2012, quel est le regard que vous portez sur votre musique?

Il faut savoir que la musique populaire du Maghreb, c’est le raï. C’est aussi la moins chère à produire. Faut pas se méprendre, il y a des véritables perles. J’en fais aussi, mais ce n’est pas ma couleur principale, il y a des gens qui le font mieux que moi. J’aime les paroles rugueuses du raï, dénuées de poésie, qui en font sa poésie finalement. Depuis une dizaine d’année, des artistes comme Rachid Taha, Khaled ont ouvert des portes, et ont décomplexé cette musique vers des horizons plus larges. Elles sont aujourd’hui inscrites dans le patrimoine musical du monde. On trouvera toujours des artistes mainstream mais il y a toujours des artistes qui produisent autre chose.

Vous agissez en éveilleur de consciences, Gnawa Diffusion, c’est un engagement musical, populaire, social, et revendicateur. Est-ce que ce sont les rebellions populaires récentes qui vous ont donné l’envie de remonter sur scène pour votre public?

C’est sûr que cela nous a motivés ! Il y a une volonté de changement radical, les peuples sont en train de s’éveiller. C’est ce que j’appelle une rénovation de façade. Beaucoup de pays occidentaux ont participé à ça. Il faut dénoncer cette confusion. On doit dénoncer ce marasme lié à l’armement et au pétrole. La liberté se gagne, la bienveillance de certains pays occidentaux est fausse. C’est une des guerres des sous. Il faut plus que jamais éveiller les consciences. Mais le point positif, c’est que la peur a changé de camp, aujourd’hui, ce sont les pouvoirs qui tremblent. Le peuple a peur aussi, mais il n’a rien à perdre.

Cela fait 20 ans que le groupe est né, donc 20 bougies à souffler, souhaiterais-tu faire un voeux?

Une belle tournée, un album qui se finalise, un maximum de voyages et une belle révolution. Cela nous suffit largement.

Ne manquez pas l’énergie des nomades de Gnawa Diffusion qui joueront pour Nuit d’Afrique le 11 juillet, une occasion unique de revoir la formation d’origine sur la scène du festival.

Festival International Nuits d’Afrique – 10 au 22 juillet 2012
13 jours – 91 concerts et activités
Parterre du Quartier des spectacles du 19 au 22 juillet
www.festivalnuitsdafrique.com

Propos recueillis par Géraldine Jippé

Publié le dimanche 08 juillet 2012.
Via http://www.camuz.ca/entrevue/gnawa-diffusion