AMAZIGH KATEB . « Je travaille sur la musique cubaine »

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Les 5 et 6 juillet derniers, le groupe légendaire Gnawa Diffusion s’est produit à Alger dans une ambiance d’enfer où le taux de chaleur et d’humidité a failli exploser. Près de 5000 personnes se sont déplacées le premier soir au chapiteau du Hilton dans le cadre des soirées Well Sound. Un pic jamais égalé cette année. Amazigh Kateb s’est taillé une belle douche sur scène en faisant partager ses chansons à un public composé de jeunes en furie. Ces derniers baigneront comme ils le disent, dans un «hammam mixte». Rébellion, défoulement et émotion garantis. Loin du vacarme du concert, nous sommes partis à la rencontre de Amazigh Kateb et prendre la température de son actualité et ses projets artistiques des plus intéressants…

L’Expression: Vous rentrez de Cuba où vous avez participé à une résidence d’art. Un mot là-dessus…
Amazigh Kateb: c’était un voyage improvisé, pas vraiment une résidence, pas quelque chose d’officiel. On est un collectif d’artistes différents, il y avait des vidéastes, des plasticiens, des écrivains et moi en tant que musicien. On s’est dit que ça serait bien d’aller chercher quelque chose, soit qui est proche à l’Algérie, soit qui manque à l’Algérie. Se positionner en tant qu’artiste algérien au milieu de Cuba aujourd’hui. Cuba post-révolutionnaire un peu comme l’Algérie post-révolutionnaire. C’était intéressant de faire ce travail-là, voir les différences, voir où on se retrouve. Les points forts des uns, les points faibles des autres. Et tirer un bilan, car on a fait partie du même axe pendant longtemps. Il y a eu pas mal d’échanges entre les deux pays et il n’y a pas mal de similitude entre les deux pays. C’est un travail qui avait du sens sur le plan historique et politique par rapport à l’histoire de la révolution, après, moi, je suis parti aussi pour travailler avec des musiciens, des joueurs de tambour Bata (trois tambours qui sont différents jouant ensemble). C’est la principale chose que j’ai faite là-bas. C’est l’équivalent du gnawi. Il y a même des chansons où tu trouves des mots en arabe car a priori les esclaves qui ont été déportés là-bas, ils étaient déjà islamisés à l’époque, au XVIe siècle, un peu comme les gnawas. Il y a donc le même cheminement qui se dégage dans la mystique de leur musique. Il y a aussi les mêmes couleurs qui se retrouvent chez les deux. Par exemple, la couleur de la féminité chez les gens qui font de la santeria, c’est-à-dire cette tradition d’invocation d’esprits africains c’est le jaune y compris chez les gnawa. Idem que chez les berbères. Je me suis rendu compte aussi que les rythmes sont très compliqués d’aspect mais dès que tu trouves le ton, la référence rythmique, c’est pratiquement le même rythme.

L’exposition plastique est prévue en décembre. A quand le rendu de votre travail musical?
Aussi, en décembre, sous forme d’un concert bien sûr. Je ferai tout mon possible pour ramener les musiciens que j’ai rencontrés. J’espère pouvoir les ramener. J’ai rencontré quatre musiciens dont un qui est le dieu du tambour Bata, c’est un babalaao, l’équivalent d’un maâlem qui est Javier Campos, le maître de cérémonie, c’est lui qui dirige la cérémonie et il a une croyance incroyable des rythmes et une grande connaissance des nôtres. J’ai eu la chance de le rencontrer et il comprend très bien comment nous on fonctionne. J’ai joué aussi avec des musiciens qu’il a ramenés, deux percussionnistes et une chanteuse. Ça m’a donné l’envie de faire un travail particulier car ce n’est pas ma musique avec de la percussion cubaine que je vais faire, c’est plutôt une réécriture sur leur musique à eux. Je poserai un gumbri sur leur morceau. Peut-être plus. En gros, je vais chercher tout ce qui peut être algérien dans cette musique tout ce qui peut nous ressembler et tirer vers nous. Je fais la même chose dans ma propre culture, autrement tout ce que j’aime je le tire vers moi. Je fais ce tri dans ma culture. Remarquez que quand on ne connaît pas une culture, les premières choses auxquelles on s’accroche c’est ce qui nous ressemble. C’est-à-dire au lieu de faire ce qui me ressemble complètement c’est-à-dire ma musique avec un accompagnement de percussion cubaine, ce qui semblerait plus simple, je préfère moi jouer leur morceau à eux, chanter sur leurs mélodies à eux, réécrire en arabe sur leurs thèmes à eux, y mettre du gumbri… Ça, par contre, cela ne s’est jamais fait. C’est un autre type de rapprochement que certaines fusions qui ont déjà été faites. Ce n’est pas un plaquage. Ça peut être beau. Mais pour moi ce n’est pas vraiment une rencontre de deux musiques différentes. Là, je pars de leur tradition à eux en mettant de la couleur algérienne.

Ça fait quoi de chanter un 5 juillet?
Il n’y avait pas vraiment une ambiance de fête d’indépendance. C’était un hammam, un défouloir, j’avais presque l’impression d’être dans un stade. Il y avait une grosse énergie.

C’était plutôt une ambiance de fête de la liberté. D’ailleurs, à chaque fois que je viens pendant le Ramadhan je suis, toujours dans l’étonnement. Les gens en général sont calmes la journée, le soir ils mangent, ils doivent digérer… Je m’attends toujours à un truc qui monte doucement. Le premier soir où je suis monté sur scène, je n’entendais plus rien. J’ai pris le micro, moi-même je ne m’entendais pas. Ils ont de la voix. Pour ce coup-là, j’aime bien, parce que je viens de rentrer de la Havane et je suis dans cette dynamique-là. J’ai ramené avec moi du boulot, les répets que j’ai fait filmer et je suis en train de travailler sur ces morceaux à Alger. Le fait de travailler cela à Alger, pour moi, ça a vraiment un sens. Prendre cette matière et l’asticoter ici, faire des concerts ici et repartir avec cette énergie, sachant que le rendu sera d’ici le 15 décembre ça va vraiment dans la direction du travail qui a commencé à Cuba!

Dans Hlel Leyla, chanson phare du film Wahrani vous dites «gamrati meila». Qui dit lune dit aussi étoile. Ça évoque pour moi l’étoile de Nedjma qui est peut-être celle du déclin du pays qui périclite dans le film…
Il y a une relation avec le croissant du drapeau en fait. El gamra meila ça vient d’une image réelle que j’ai vu un soir à Alger. La veille du tremblement de terre, le 20 mai 2003. J’étais en vadrouille à Alger. Je revenais d’une soirée gnawie. En descendant à Alger on cherchait quelque chose à manger…En passant à côté du virage de l’hôtel El Aurassi, je regarde le ciel et je trouve le drapeau algérien du Palais du gouvernement et la lune au-dessus de lui mais dans l’autre sens et j’ai trouvé cette image très symbolique, dans le sens où nous sommes à contre courant pas seulement de la terre mais y compris de la lune. J’ai voulu prendre une photo de ça et filmer et la police nous a vus! J’ai essayé de les convaincre en leur disant que je vais faire un clip en prétextant de l’esprit patriotique. Ils n’ont rien voulu savoir. Quatre inspecteurs sont arrivés dont l’un qui m’a demandé si j’étais l’auteur de N’houru Jamaika, j’ai répondu que oui. A ce moment-là il nous ont relâchés. Ça vient de là. C’est une vieille anecdote. «Gamra meila» et bien parce que c’est la nuit où tout bascule. C’est dans le film. C’était une commande. Au départ, j’avais commencé à écrire quelque chose proche de l’histoire et puis petit à petit j’ai extrapolé.

Vous pensez quoi de la crise qui vient de secouer la Grèce, vous qui êtes un anti-impérialiste né?
L’Europe est un instrument des Américains. Le squelette économique de l’Europe date de Hitler. Après c’est devenu un projet américain. Ce sont deux Américains qui ont pensé faire un bloc européen. Le projet de l’Europe est simple, faire en sorte que les états dépendent de la banque européenne qui elles dépendent des plus grosses américaines mais il se trouve qu’elle ne sont pas qu’américaines, elles sont anglaises, hollandaises etc. C’est elles qui gouvernent l’Europe. En gros, ce que subit la Grèce aujourd’hui, c’est ce que l’Algérie a subi à l’époque du plan FMI dans les années 1980. C’est ce qui a précédé octobre 1988. On ne le dit jamais ça. Ce qui a cristallisé la revendication intégriste, c’est le fait d’avoir mis l’Etat dans une posture de pression sur la population.

On a demandé à l’Etat de rembourser des dettes rapidement en faisant pression sur les salaires, les retraités ce qui a fait que le FIS a commencé à dire «regardez cet Etat n’est pas notre Etat!» Ils ont commencé à brosser un discours autour d’un Etat qui est en train de changer passant du système socialiste à un système mondialisé et dès que tu rentres dans un système mondialisé tu as affaire aux banques. Ce que subit la Grèce c’est ce qu’a subi le Mali récemment. Le plan du FMI a mis le Mali à genoux avant que la France ne rentre. Pourquoi l’armée malienne s’est retrouvée sans argent, sans arme, sans habit, sans essence? c’est par ce qu’on leur a imposé un plan du FMI. On leur a demandé de faire du coton au moment où les Indiens et les Chinois pulvérisent le marché du coton en le vendant à des prix imbattables, le plus bas du monde, les autres ils ne pouvaient que se manger entre eux. Le premier ennemi du peuple aujourd’hui ce sont les banques!

lexpressiondz.com

Yalhane Mécili. «Pour rendre les coups, j’ai pris la plume»

Yalhane Mécili. Rappeur et fils d’Ali Mécili

Le fils porte haut la mémoire et le combat du père. Telle est l’histoire de Yalhane ou I-grek, fils du défunt Ali Mécili. Dans sa toute dernière chanson «Tagara n ugrawliw» (La fin d’un révolutionnaire, ndlr), diffusée sur Internet, le rappeur franco-algérien hausse davantage le ton pour dénoncer l’impunité dont bénéficient les assassins de l’ancien numéro deux du FFS depuis le 7 avril 1987.

Votre dernière chanson  partagée sur les réseaux sociaux est un hymne à votre père. Pourquoi un tel titre à ce moment bien précis de votre vie ?

Avant d’être un hommage à mon père, cette chanson évoque d’abord les sentiments d’un enfant confronté à un événement d’une violence inouïe venu soudain s’abattre sur sa famille. Un événement auquel il n’avait pu se préparer et qui le laisse dans un état d’effroi et d’incompréhension. Il aura fallu toutes ces années pour que je parvienne enfin à en parler, à en faire une chanson, comme pour exorciser les démons qui me poursuivent.

Cet hommage est fait en kabyle. Quel sens devrons-nous donner à ce choix inhabituel ?

C’est d’abord en souvenir du combat de mon père pour la langue et la culture berbères, partie intégrante de son combat plus large pour les droits de l’Homme et la démocratie en Algérie. A la maison, on écoutait les 33 tours d’Idir, Djurdjura, Aït Menguellet, Ferhat Imazighen Imula, etc. La musique kabyle moderne des années quatre-vingts a bercé mon enfance, avant que je ne découvre le rap français et commence à écrire mes premiers textes. Ma dernière chanson, Tagara n ugrawliw, est une sorte de mélange de ces deux courants musicaux, qui ont en commun des thèmes plutôt contestataires et une forte dimension poétique.

Et puis, c’est pour la raison la plus simple du monde : par amour pour cette langue tamazight qui nous vient de si loin, menacée de disparaître et pourtant toujours bien vivante. Comme vous le savez, ce n’est pas ma langue maternelle, je l’apprends depuis bientôt trois ans et j’ai très vite ressenti le désir d’écrire et de chanter en kabyle.

Bien sûr, mon kabyle est loin d’être parfait, il est encore teinté d’accent parisien, mais comme on dit : yal yiwen s teqbaylit-is ! (A chacun son kabyle, ndlr).
Le texte de cette chanson, justement en tamazight, est-il un cri de désespoir ou d’espoir de voir un jour les assassins d’Ali Mécili punis ?

C’est plutôt un cri d’espoir, un cri contre l’oubli, et ce cri ne s’arrête pas seulement à mon histoire personnelle. Il concerne le peuple algérien dans son ensemble qui a besoin de vérité et de justice – sur son Histoire même, sur les assassinats politiques, l’implication des services secrets pendant la décennie noire, les disparus, etc.- pour pouvoir avancer sereinement.  On ne peut rien bâtir de durable sur le mensonge, l’arbitraire et l’amnésie décrétée.

Dans ce sens, la justice française risque de fermer définitivement le dossier d’instruction en septembre prochain. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que ce serait un déshonneur pour la France et pour les valeurs qu’elle prétend incarner. Cela équivaudrait à une soumission pure et simple de la justice française au pouvoir algérien. Et cela signifierait clairement que les crimes politiques peuvent demeurer impunis sur le sol français ; au nom de la  «raison d’Etat»… Je pourrais même dire au nom d’une «double Raison d’Etat»…

Question plus personnelle si vous le permettez : comment votre famille vit-elle cette situation, notamment la manière dont le gouvernement français a fait la sourde oreille devant les lettres ouvertes d’Annie Mécili ?

Ma famille, bien qu’usée par ce silence assourdissant, n’abandonne pas. Et ce sont le soutien indéfectible et la détermination de tous nos amis et des militants fidèles depuis toutes ces années qui nous donnent le courage de continuer…

Et que compte faire votre famille sur le plan juridique face à l’éventuelle confirmation d’un non-lieu par la Cour d’appel de Paris en septembre prochain ?

Je ne peux même pas envisager un tel déni de justice et un tel encouragement à l’impunité de la part d’une justice qui se veut indépendante. En tout état de cause, si cela devait advenir, vous n’êtes pas sans savoir que d’autres recours sont envisageables et notamment devant la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Au-delà de cette affaire de justice qui vous empêche de faire le deuil de votre père, vous avez choisi la musique pour défendre et poursuivre son combat pour une Algérie démocratique. Quelle est la différence entre l’engagement artistique et l’engament politique ?

Il n’y a pas, selon moi, de différence de fond entre l’engagement artistique et l’engagement politique. Tout dépend de la sincérité de cet engagement. Personnellement, j’ai avant tout choisi l’écriture pour m’aider à supporter la vie, à l’affronter, et pour m’apaiser intérieurement. Quant à l’engagement que l’on peut trouver dans certaines de mes chansons, pas dans toute, il s’est imposé à moi du fait de la singularité de ce que j’ai vécu et ne relève pas d’une posture : fils d’un opposant algérien abattu en plein Paris, et dont le meurtre demeure à ce jour impuni.  Je n’ai pas choisi l’engagement, je ne suis pas sûr d’avoir eu le choix ! Et pour rendre les coups, même si le combat est inégal, j’ai pris la plume. D’ailleurs, je viens de terminer un roman que j’aimerais voir éditer.

Et bien sûr, je poursuis la chanson, en français, et probablement aussi en kabyle. De nature plutôt réservé, calme et peu bavard, j’abrite pourtant beaucoup de colère. L’écriture et la chanson me permettent en partie de l’évacuer. 

Ghezlaoui Samir
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