HINDI ZAHRA

HINDI ZAHRA
Birth name
Zahra Hindi
Born
07 December 1979
Birthplace
Khouribga, Maroc
16 juin 2014 illionweb.com
Par Mouna Belgrini

Nomade assumée, Hindi Zahra traîne ses mélodies comme elle se promène, d’une rive à l’autre, d’une langue à l’autre. Elle se raconte pour nous, en mots et en images.

Cela faisait un moment que l’on essayait de décrocher une interview de Hindi Zahra. Le pigeon voyageur nous a échappé à plusieurs reprises. Une fois le rendez-vous pris, nous avons attendu sagement qu’elle finisse d’enregistrer sa musique pour pouvoir profiter d’elle pleinement, car comme elle le dit si bien : « Quand je fais de la musique, c’est du 24h/24. Je dors et je mange à peine, je ne fais plus que ça ».

Si elle met autant de temps à accoucher de son très attendu album, dont la sortie est prévue pour janvier 2015, c’est parce qu’elle en est la productrice et la réalisatrice. Un album voyage, enregistré en deux ans entre Essaouira, Cordoue et Marrakech. « Je travaille mes albums comme un puzzle, morceau après morceau et je découvre l’image entière à la fin, un mois avant la sortie », explique-t-elle, mystérieuse, lorsqu’on cherche à en savoir plus. Hindi Zahra a la particularité de ne jamais enregistrer en studio. Elle doit, pour pouvoir s’exprimer, évoluer dans un endroit où elle se sent à l’aise. Chez elle, dans un appartement ou dans une maison, elle allume des bougies et se laisse habiter par la musique. Une musique qui lui ressemble, bigarrée, authentique, entre rythmes africains et soul, entre berbère et anglais.

La tête pleine de questions et avide de savoir, Hindi Zahra dévore très jeune des livres de psychologie et de philosophie et cherche très tôt à comprendre l’utilité de la musique. Elle est, pour elle, l’outil premier pour la cohésion sociale, l’unité et la guérison. Elle prend l’exemple du Brésil : « C’est un peuple incroyable de mélanges, de couleurs, de genres, de beauté ou de laideur, fédérés par la musique et l’acceptation de l’autre, comme les gnaouas qui guérissent par la transe. La guérison par la musique est tellement plus efficace et moins chère que le divan… », poursuit-elle. Hindi Zahra a une discipline de vie irréprochable, peut-être héritée de son père, un ancien militaire. Végétarienne depuis 16 ans, elle se réveille tous les jours à l’aube, remercie le monde de la chance qu’elle a, fait de la méditation, du yoga puis occupe sa journée à la création et à la lecture. Elle se dit rêveuse depuis son plus jeune âge. « J’ai pu être moi-même parce que j’ai eu des parents formidables qui ne m’ont jamais traitée différemment que mes frères, explique-t-elle, mon père ne m’a jamais dit, va faire la vaisselle ou il faut que tu te maries ! »

Née à Khouribga de parents berbères, elle a vécu dans plusieurs villes marocaines au gré des missions de son père, et n’a de réelle attache que dans son identité amazighe. Lorsque plus tard, à 13 ans, elle va vivre en France, celle-ci prend encore plus d’importance. « Je n’ai pas à débattre de mon identité, je suis née au Maroc de deux parents marocains. Mais parce que mon disque a marché, on me considère comme franco-marocaine. Ce ne serait certainement pas le cas si j’avais braqué une banque », dit-elle amusée.

Si la jeune femme de 34 ans a réussi à s’imposer comme chanteuse de référence avec un seul album, elle se révèle être une artiste à talents multiples. Elle est également peintre et actrice. Ses toiles sont encore à l’abri des regards mais les deux films dans lesquels elle a joué sortent prochainement. Le premier, The Narrow Frame of Midnight, réalisé par la talentueuse Tala Hadid, est en post-production à Londres. Le deuxième n’est autre que The cut, la dernière partie de la trilogie du Turc Fatih Akin qui sera présenté à la Mostra de Venise. Tout comme elle se laisse porter par la musique, Hindi Zahra a laissé ces opportunités venir à elle, sans jamais les provoquer. « Fatih Akin m’a appelée un jour pour me proposer ce rôle. Il est tombé sur une vidéo de moi et y a reconnu l’un de ses personnages. »

Et comment ne pas rebondir sur l’identité berbère de la belle, car c’est bien cela qui l’a faite connaître et différenciée. Une identité forte qui la définit et qu’elle a réussi à exporter : « Ma plus grande fierté est d’avoir fait chanter des gens en berbère dans des concerts au Japon, aux USA, en Norvège, en Turquie ou au Mexique. Pour moi, il est important que les gens sachent que cette langue existe.»

Le sujet la passionne. Le ton est à la revendication. Elle avoue avoir pris conscience très tôt du gap entre l’identité arabe que l’école lui imposait et sa vraie identité amazighe qui primait à la maison. Elle s’intéresse dès lors à la question et lit tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. « Je ne suis pas arabe. Au Maroc, il doit y avoir 20% d’Arabes à tout casser, le reste a été arabisé. Saviez- vous que même doukkala vient d’aït akal et qu’akal veut dire terre en berbère ? enchaîne-t-elle consternée. C’est d’une grande violence que de vouloir rendre un pays monoculturel. On dit que les Marocains sont schizophrènes. C’est faux. On ne leur permet surtout pas d’être multiples. »

Elle se ressaisit comme pour canaliser sa colère. « Heureusement que la musique fait ce que la politique ou les médias ne font pas. » Timide d’apparence, Zahra est surtout solitaire et aime ça. « C’est peut-être une forme d’autisme chez les artistes. J’adore les gens. Il faut du temps avec eux et plus encore pour soi. C’est ainsi que l’énergie peut jaillir. » Et cette entrevue aura fait jaillir la nôtre, incontestablement